Jean Dubuffet/Niki de Saint Phalle, Chassés croisés, Fondation Dubuffet, Paris, jusqu’au 13 février 2026, « Rien de nouveau sous le soleil », Carole Benzaken, Musée de Tessé, Mans, jusqu’au 18 janvier 2026 William Kentridge, « Listen to the Echo », Musée Folkwang, Essen., Allemagne, jusqu’au 18 janvier 2026. JR, Adventice, Carré Sainte-Anne, Montpellier, jusqu’au 6 janvier 2026
« Rien de nouveau sous le soleil », le titre de la vaste exposition de Carole Benzaken, née en 1964 à Grenoble, n’a rien d’innocent. Cette phrase, tirée de l’Ancien Testament — de l’Ecclésiaste, plus précisément — fait écho au célèbre tableau de Philippe de Champaigne, œuvre phare du musée de Tessé, au Mans. Sobre, cette vanité (1640-1650) ne retient que les symboles essentiels du temps qui s’écoule : une tulipe, un sablier et, surtout, un crâne qui nous fait face. Comme le peintre du XVIIᵉ siècle, Benzaken est fascinée par le passage du temps, qu’elle cherche à restituer dans ses toiles. Ainsi, d’immenses tulipes (260 × 260 cm) au chromatisme luxuriant — une série entamée en 1990 et qui a largement contribué à sa notoriété — s’inscrivent encore dans la tradition des vanités classiques par leur caractère éphémère. Mais, par la suite, c’est la représentation du mouvement qui devient le cœur de l’œuvre de l’artiste. Nous sommes toutefois loin des années soixante et de l’avènement de l’Op Art ou de l’art cinétique. Chez Benzaken, il s’agit plutôt du « flux incessant des images télévisées et des rythmes improvisés du jazz ». Lors d’un long séjour à Los Angeles, elle développe ce qu’elle appelle une « grammaire d’urgence », en étroite résonance avec le paysage urbain local. Ses nocturnes, où le ballet clignotant des phares évoque l’atmosphère singulière de cette métropole où la voiture remplace le passant, en sont une parfaite illustration (By Night II, 2003). On retrouve cette dynamique dans des tableaux abstraits aux formes éclatées et virevoltantes — les quatre Autoportraits de 2013 — qui évoquent Robert Delaunay ou Fernand Léger. Parfois décorative, l’œuvre de Benzaken n’en demeure pas moins séduisante Ailleurs, c’est un couple pour le moins surprenant. Niki de Saint Phalle et Tinguely ? Non, vous n’y êtes pas : Niki de Saint Phalle et Jean Dubuffet. Laissons la parole aux commissaires :« L’exposition explore les croisements thématiques majeurs entre Jean Dubuffet et Niki de Saint Phalle, en se concentrant sur leur approche subversive du corps féminin, leur expérimentation des matériaux, leur traitement singulier du paysage et leur ambition commune de créer des œuvres sculpturales et architecturales de grande envergure. » Avouons-le : l’auteur de ces lignes se montrait quelque peu sceptique en se rendant dans ce lieu discret, presque secret, qu’est la Fondation Dubuffet. Et pourtant, tout en continuant à penser que l’œuvre de Dubuffet demeure plus riche que celle de Niki de Saint Phalle, la scénographie subtile de l’exposition révèle des rapprochements pour le moins inattendus. Le plus frappant d’entre eux concerne sans doute la représentation du corps féminin : on reste stupéfait devant le dialogue instauré entre les Corps de dames — cette série iconoclaste de Dubuffet — et les deux Nanas blanches de Saint Phalle. Chez le premier, les nus, empâtés et violemment déformés, se tiennent à l’écart de toute idéalisation du corps féminin ; leurs formes ouvertes, aux enveloppes déchirées, scandalisèrent par la gestualité de la touche et la morphologie grotesque, presque excessive, qui les caractérise. Les femmes de Saint Phalle relèvent davantage d’une critique sociale de la condition féminine. Ailleurs, le dialogue s’instaure entre les paysages les plus connus de Dubuffet — les Texturologies, ces toiles à l’apparence organique, semblables à des accumulations de poussière et de terre — et les œuvres de Saint Phalle, qui introduit dans ses compositions des objets trouvés, brisant ainsi toute vision idyllique de la nature. Mais la véritable surprise réside dans la rencontre de leurs architectures fantastiques. À l’étage supérieur de la Fondation, Tour aux jambes (1973) de Dubuffet et L’Arbre de vie (1990) de Saint Phalle partagent une même esthétique, refusant la ligne droite et rejetant tout angle. Architectures et œuvres d’art totales, la Closerie Falbala (1971-1976) de Dubuffet et le Jardin des Tarots (1978-1998) de Niki de Saint Phalle consacrent, chacune à sa manière, le triomphe de l’imaginaire « Favorisant la participation de chacun et la valorisation de nos différences, JR défend le pouvoir de l’art et de la culture comme facteur de cohésion sociale. » Cette phrase convient parfaitement à l’installation immersive et participative réalisée pour la réouverture du Carré Sainte-Anne, à Montpellier — une ancienne église néo-gothique transformée dans les années 1980 en centre d’art contemporain. Pour la réouverture du lieu après des travaux, Numa Hambursin, directeur du Mo.Co., a fait appel à JR, qui a investi la nef avec Adventice, un arbre monumental composé de milliers de mains-feuillages. Les visiteurs sont invités à poser leurs mains sur une photocopieuse : leurs empreintes, découpées sous la forme de feuilles, viennent s’ajouter progressivement au vaste paysage végétal. Hambursin projette une suite à cette œuvre, où autres « feuilles » — peut-être jaunies — jonchées sur le sol feront entrer l’automne dans l’espace de l’exposition. Le succès exceptionnel de cette création — le lieu ne désemplit pas depuis plusieurs mois — prouve que l’art contemporain peut toucher tout un chacun lorsque le message et les formes demeurent accessibles. C’est sans doute une belle leçon adressée aux artistes qui, parfois, oublient leurs spectateurs. S’il est un créateur qui, depuis toujours, s’adresse au public en parvenant à lui transmettre un message politique avec une intensité poétique, c’est indiscutablement William Kentridge. Né en Afrique du Sud en 1955, autrement dit en pleine période d’apartheid, l’artiste s’oppose dès ses débuts à cette forme d’oppression raciale. Mais sa lutte ne s’arrête pas aux frontières de son pays : la colonisation est également abordée de manière frontale dans Black Box/Chambre noire (2005), un petit théâtre mécanique et musical très rarement montré, qui retrace le massacre des Herero et des Nama commis en Namibie par les troupes allemandes en 1904. Le parcours, non chronologique, met en évidence la capacité de cet immense artiste à s’exprimer à travers des techniques variées : films animés au fusain, sculptures, tapisseries monumentales, mises en scène lyriques, chorégraphiques ou théâtrales. Dans ses productions scéniques, l’artiste se montre particulièrement sensible à la musique, explorant les liens entre l’image et le son. On se souvient notamment de sa mise en scène de La Flûte enchantée de Mozart, merveille de finesse et d’inventivité plastique. Mais les œuvres les plus célèbres de Kentridge demeurent ses films d’animation. Pour les réaliser, il emploie une technique devenue emblématique de son travail : à partir d’un dessin unique au fusain, toujours sur la même feuille, il retravaille certains éléments, en ajoute ou en efface d’autres, contrairement à la méthode traditionnelle d’animation où chaque mouvement est dessiné sur une feuille distincte. Face à Mine, 1991, Sobriety, Obesity and Growin old, 1991 ou Other Faces, 2011, le spectateur demeure fasciné. Toujours juste, jamais moralisante, l’œuvre de Kentridge ne laisse personne indifférent.
Itzhak Goldberg .