Laurent Proux, L’Arbre et la Machine, Musée de l’Abbaye, Saint-Claude, jusqu’au 28 septembre Une dernière cloche pour Fontevraud – Abbaye Royale de Fontevraud, en permanence Météorites, entre ciel et terre – Musée d’Art Moderne de Troyes, jusqu’au 31 août On doute qu’il existe en France de nombreux bâtiments arborant sur leur fronton l’inscription « Travailleurs de tous pays, réunissez-vous ». Pourtant, c’est bien le cas de La Fraternelle à Saint-Claude, anciennement nommée La Maison du Peuple. Laurent Proux a su repérer ce lieu chargé d’histoire, où, dès 1908, s’installèrent les bureaux des organisations syndicales et des associations d’éducation populaire. Devenu, depuis une quarantaine d’années, un centre culturel, il conserve un cachet historique indéniable. Il a fallu toute la sensibilité de cet artiste pour déceler, dans cette ville nichée dans un cadre naturel magnifique, les traces d’un passé ouvrier. Autrefois réputée pour ses industries du caoutchouc, du plastique et du bois – on conseille la lecture de 325000 francs, le livre de Roger Vailland - Saint-Claude conserve encore quelques usines et ateliers en activité. L’œuvre de Proux cherche à rendre — ou peut-être redonner ? — toute leur dignité aux femmes et aux hommes qui y travaillent encore. Cependant, aucune idéalisation de ces corps, saisis dans leur environnement de travail. Résolument figurative, cette peinture n’a rien en commun avec le réalisme socialiste et ses figures héroïsées. S’agit-il alors d’une critique sociale ? Pas davantage. En réalité, les personnages affichent une attitude retenue et ne laissent transparaître ni enthousiasme ni abattement. Droits et graves — aucun n’esquisse même un sourire —, ils semblent pleinement conscients de l’enjeu qui pèse sur leurs épaules. Immobilisés, résistants à toute investigation psychologique, ils apparaissent absorbés dans le processus de production. Le Double, Jeantet Élastomères (2024), Proux a cherché à saisir la justesse du sujet en travaillant, pourrait-on dire, sur le motif. Il a visité plusieurs entreprises locales — Chacom, l’ESTAT Prestige Jura, Medicos… — et s’est entretenu avec ouvriers et artisans. À partir de ses propres photographies, de croquis et de notes servant d’aide-mémoires ou de « correcteurs », il présente une réalité dénuée de pathos, sans complaisance anecdotique ni sentimentalisme. Pourtant, cette réalité est reconstruite, recomposée. À la différence de la précision des clichés, ses images semblent dérégler l’appareil photographique. Sans altérer la ressemblance, l’artiste dématérialise la réalité : les contours s’estompent, la matière est pratiquement absente, la texture reste allusive. Chez Proux, objets et personnes semblent contaminés par un « défaut » commun : une présence affichée mais néanmoins distante, comme en retrait. Le visiteur a le droit d’être nettement moins sensible à d’autres images, de nature bien différente, présentées sur le parcours. Il s’agit d’éphèbes nus, de personnages s’enlaçant et fusionnant avec des éléments naturels, principalement des arbres. L’ensemble compose une mythologie étrange et inconnue, ou encore un rêve érotique répété à l’infini. Surréalisme ? Peut-être, mais qui n’échappe pas au risque inhérent à ce mouvement : une bonne dose de kitsch. Quoi qu’il en soit, il est difficile d’accorder ces deux volets de l’exposition. Libre au spectateur de tenter de combler ce grand écart. Mais revenons aux images des ouvriers. Pourquoi nous touchent-elles ? Probablement, parce qu’elles transmettent la profonde empathie de l’artiste, le dialogue qui s’instaure entre lui et ceux qu’il représente. Ces images, tout sauf bavardes, parlent. Ou plutôt, elles racontent. Car ce sont les corps eux-mêmes, comme surpris de se retrouver sous les feux de la rampe, qui expriment — par leurs postures un peu raides mais dénuées de tout artifice — leur étonnement et, peut-être aussi, une part de leur fierté. Un saut dans le temps et dans l’espace nous transporte à ce lieu magnifique qu’est l’Abbaye Royale de Fontevraud. Une raison supplémentaire de le visiter ? Le projet, initié en 2029, visant à recréer la sonnerie de l’Abbaye grâce à six nouvelles cloches. Cinq d’entre elles ont déjà été réalisées, chacune confiée à un artiste différent pour sa décoration. La dernière, baptisée Robert en hommage à Robert d’Arbrissel, fondateur de Fontevraud, vient d’être ornée par Françoise Pétrovitch, décidément capable de pratiquer son art sur n’importe quel support. Ici, son dessin épouse la rotondité de la cloche et s’adapte à sa surface rugueuse. Pour représenter Robert d’Arbrissel, Pétrovitch s’inspire des moines austères peints par le maître espagnol Francisco de Zurbarán au XVIIᵉ siècle. Mais c’est avant tout la cloche elle-même qui impressionne. Comme les cinq précédentes, elle a été façonnée par la fonderie Cornille-Havard, dirigée par Paul Bergamo. Installée à Villedieu-les-Poêles, cette fonderie perpétue des méthodes de fabrication médiévales. Une visite guidée du site offre d’ailleurs l’occasion de découvrir un savoir-faire singulier et fascinant. Au Musée d’Art Moderne de Troyes, ce sont d’autres objets qui suscitent l’émerveillement. Et pour cause : la définition du météorite – “une roche issue de l’espace interplanétaire ayant atteint la Terre” – fait autant rêver les spectateurs que les artistes. Tirés des riches collections du Muséum d’Histoire Naturelle de Troyes, ces météorites sont ici mis en dialogue avec des œuvres contemporaines inspirées par ces “visiteurs célestes”. Ainsi, Laurent Grasso, avec sa série Studies into the Past, imagine un paysage évoquant les peintures de la Renaissance. Mais au sein de cette scène paisible flotte un élément incongru : une masse suspendue, entre météorite surréaliste et vision onirique. Ailleurs, dans une approche plus concrète, l’artiste américaine Cornelia Parker trace sur une carte géographique des impacts hypothétiques de météorites, évoquant ainsi la menace de catastrophes imprévisibles. Des désastres, certes, mais aussi des rencontres poétiques, comme celle de Philippe Mayaux avec la lune, intitulée Un des astres de nuit (1990). Henri Michaux ne disait-il pas : « Vous n’imaginez pas tout ce qu’il y a dans le ciel. »

Itzhak Goldberg