On le sait, l’autoportrait, pendant longtemps cette rencontre intime entre l’homme et son double semblait offrir toutes les garanties d’une attente parfaite, fusionnelle. Mais, en réalité il s’agissait d’un rendez-vous manqué car, dans un monde où les attentes, les joies, les frustrations, les craintes prennent toujours la forme d’un visage, l’être humain ne connaîtra jamais le sien. Ce rêve impossible ne se dissipe pas entièrement au XXe siècle. De nos jours, toutefois, cette représentation n’apparaît plus que comme par inadvertance, souvent comme un autoportrait accidentel. C’est que le temps est bien révolu, où Dürer et Rembrandt tentaient de transformer leur effigie en monument, en un « mortrait », face aux lents progrès de l’usure et de la dégradation du visage. La majorité des artistes ne partagent plus l’illusion de leurs illustres prédécesseurs qui ont interrogé leur visage tout au long de leur existence en espérant y découvrir une mise à nu de leur intimité, un strip-tease intégral de leur âme. L’espoir secret d’une adéquation entre soi et son image a définitivement sombré. Éclipse qui s’explique à la fois par le doute de l’artiste sur sa capacité à saisir et à contrôler son reflet et par la crainte d’un face-à-face avec soi-même, qui lui apparaît comme un étranger. Il n’en reste pas moins que des artistes continuent de faire recours à leur propre image, tantôt occasionnellement, tantôt de façon obsessionnelle. Sans pour autant aspirer à une rencontre miraculeuse, à un « trait pour trait » qui surgirait comme par enchantement. Avec eux, ces effigies fantomatiques, ces reflets torturés et fragmentés, ces expressions qui trahissent le doute sont comme des indices du scepticisme quant au caractère fidèle, définitif, inaltérable de la représentation. Plus qu’au rêve d’un double parfait c’est aux retrouvailles cauchemardesques avec soi que l’on assiste. En autres termes, depuis que « je est un autre », depuis l’arrivée de la psychanalyse, bref, à l’ère de la modernité, il devient difficile, sinon impossible de définir l’autoportrait uniquement par sa quête identitaire. La dépersonnalisation, la décomposition, le vide et le déguisement font que la face perd son statut de monument et s’approche davantage d’une figure vague, n’offrant aucune garantie d’éternité, ni aucune révélation transcendantale. On peut supposer qu’à partir de ce moment, l’autoportrait, encore plus que le portrait, devient le terrain où le « je » devient jeu, où l’identité présumée devient une autofiction. L’infinité de stratégies employées par les créateurs dans leur volonté de ruser avec le principe de la reproduction – en la pulvérisant ou la mettant en dérision – sont les témoins de cette situation nouvelle. Le visage, en même temps qu’il se brouille, perd ses contours, cesse d’être assujetti au sens et abandonne toute aspiration à jouer le rôle du garant de la ressemblance. Peut-être même que l’inaccessible vision directe de soi – cette incertitude fondamentale inscrite dans l’autoportrait et qui le différencie du portrait – lui permet de n’en faire qu’à sa tête avec ses innombrables déguisements et métamorphoses tout au long du XXe siècle. Dans ce jeu de rôles interminable, les artistes n’hésitent plus à désorienter le spectateur, à greffer sur leur apparence les traits d’un autre ou à emprunter une fausse identité. C’est ce « carnaval de soi » qui sera le sujet de la conférence.
Autoportrait des autres
l'autoportrait au XXe siècle