L’architecte de l’aléatoire ALEXANDER CALDER, PERFORMING SCULPTURE, jusqu’au 3 avril, Tate Modern, Londres.
Chez Calder, tout commence avec des figurines en fil de fer, souples et maniables, qui se déploient dans les airs et préfigurent déjà les Mobiles, ces œuvres emblématiques du sculpteur américain. « C’est en fil de fer que je pense le mieux », écrivait l’artiste à sa sœur. L’exposition à Londres s’ouvre avec ces personnages, acrobates et animaux qui font partie du fameux Cirque. Non qu’il soit le premier artiste à s’intéresser à cette nouvelle représentation de la modernité : Degas, Toulouse-Lautrec, Seurat ou Picasso sont tous fascinés par ce qui semble être la version contemporaine de la Commedia dell’Arte. Héritier du théâtre traditionnel et du music-hall, ce spectacle basé sur les gestes et sur la mimique, est un laboratoire ludique, un terrain fertile d’expérimentation plastique, un emblème populaire de la mobilité sociale ou de la mobilité tout court. Ainsi, avant de pratiquer la sculpture, Calder passe deux semaines dans le cirque Barnum et dessine inlassablement les différents numéros des acrobates. Comme souvent, les dessins d’un sculpteur révèlent déjà une importance accordée aux considérations spatiales et l’artiste se place tantôt au haut des gradins, tantôt sur la piste, tirant profit de la structure spécifique du cirque. Le spectacle qu’il propose, suspend momentanément les lois de la gravitation et permet diverses combinaisons de masses. Dans un monde où le manque de gravité est souvent assimilé à l’insuffisance artistique, où l’humour est taxé du superficiel, le cirque de Calder, souvent accusé de n’être qu’une œuvre pour enfants, invente gaiement l’esthétique de la légèreté. A partir de 1930, Calder décide que le mouvement seul sera son matériau. Il affirme « pourquoi l’art doit-il être statique ? La prochaine étape, c’est la sculpture en mouvement ». L’artiste conçoit ses premiers Mobiles, terme inventé par Marcel Duchamp pour qualifier une de ces premières œuvres motorisées. Puis, réalisés en fer ou en acier, les travaux accrochés au plafond par des fils invisibles sont agités uniquement par le moindre souffle d’air. L’œuvre un dessin dans l’espace, un jeu de plans et de lignes souples, une silhouette. Calder, qui réside à Paris a l’occasion de visiter l’atelier de Mondrian, dont il admire le style abstrait. Grâce à cette rencontre, il va introduire dans sa production plastique les trois couleurs primaires : le rouge, le jaune et le bleu. Afin qu’ils puissent être installés même là où il n’y a pas de plafond, en plein air notamment, Calder monte parfois ses jeux de tiges et de plaques sur un pied de métal soudé. Sculpture ? Installations ? Tout simplement des structures d’une liberté plastique totale, ou, comme le formule Calder, des objets sculptés dans l’espace pour éviter de raconter des histoires. On pourrait définir cette œuvre en empruntant la belle description de Sartre : « La sculpture suggère le mouvement, la peinture suggère la profondeur ou la lumière. Calder ne suggère rien ; il attrape de vrais mouvements vivants et les façonne. Ses mobiles ne signifient rien, ne renvoient à rien qu’à eux mêmes : ils sont, voilà tout ; ce sont des absolus.
Itzhak Goldberg