À la lecture de l’introduction générale du catalogue de Sète, il semble aller de soi d’exposer Daniel Dezeuze au musée Paul-Valéry. L’artiste, qui vit et travaille dans cette ville depuis une quarantaine d’années, y a déjà fait l’objet d’une présentation en 2008. La manifestation récente répond ainsi au souhait du musée de lui offrir une nouvelle visibilité. L’explication avancée par les deux commissaires, Camille Bertrand-Hardy, directrice du pôle des musées de Sète, et Stéphane Tarroux, commissaire scientifique associé, se révèle toutefois plus nuancée. Selon eux, il s’agit de prendre le contre-pied de l’image traditionnellement associée à cette institution, « liée à la question de la figuration, notamment à travers le mouvement de la Figuration libre… », et de montrer que « la peinture peut s’affranchir du format attendu du tableau : qu’elle n’est pas toujours une image, qu’elle peut se détourner de la représentation pour s’approcher d’une forme de construction ». Quoi qu’il en soit, afin de se démarquer de la rétrospective de Grenoble (2017-2018), la présentation sétoise se limite à la production plastique de Dezeuze postérieure à 2000. Un choix non dénué de risques : l’absence des œuvres historiques des années soixante-dix, période de Supports/Surfaces, rend parfois difficile la compréhension du cheminement de celui qui fut l’un des membres fondateurs de ce mouvement. Ainsi, pour saisir pleinement l’évolution de Dezeuze, il convient de garder à l’esprit ses travaux emblématiques : des tableaux ayant subi un véritable strip-tease ascétique, réduits à leur seule ossature. C’est à cette condition que l’on peut observer la manière dont l’artiste poursuit sa réflexion autour de notions telles que le bricolage, la transparence ou la déconstruction. Cependant, Dezeuze a su se libérer du caractère souvent trop rigide des oukases de l’avant-garde. Les œuvres réunies ici — et c’est là le principal intérêt de l’exposition — opèrent un grand écart entre l’analyse systématique des mécanismes de la création et l’introduction d’une poésie subtile. Sans doute est-ce la série Peinture qui perle, Chant des oiseaux, commencée en 2008, qui capte immédiatement le regard du visiteur. Décorés de perles colorées fixées au bout de tiges métalliques, ces carrés posés sur la pointe évoquent, avec une pointe d’humour, la dernière période de Mondrian, lorsque le peintre hollandais abandonne peu à peu les lignes noires au profit de lignes colorées. Vient ensuite Diptyque, Deux rouleaux pour Yang Fong (2021) : des échelles souples, accrochées au mur et partiellement déroulées sur le sol, lointains souvenirs des rouleaux de poèmes chinois, mais surtout déploiement de magnifiques gammes chromatiques. Tout au long du parcours, on est frappé par la curiosité de Dezeuze, qui s’inspire de cultures variées : des Boucliers de la période médiévale aux Mayas avec les Souffles Mésoamérica. Curieusement, pour un créateur qui ne jurait que par un art matérialiste, l’œuvre ne manque pas de références au domaine religieux — Icônes ou Tsimtsoum, un terme issu du mysticisme juif. Accordons toutefois le droit de se contredire à quelqu’un qui semble avoir inventé un oxymore : le minimalisme décoratif.
Itzhak Goldberg