Pompidou-Metz rend sa copie.
Manifestement, le Centre Pompidou-Metz est en passe de devenir un musée encyclopédique. Non seulement Maurizio Catellan y présente une sélection très personnelle d’œuvres issues de la collection du « grand frère » parisien — actuellement fermé pour travaux —, mais les collections du Louvre y font également l’objet d’une autre exposition. Enfin, n’exagérons rien : il s’agit de copies. Chiara Parisi, maîtresse des lieux, et Donatien Grau, conseiller au Louvre, ont adressé la demande suivante à une centaine d’artistes : « À partir de l’œuvre de votre choix, conservée dans les collections du Louvre, imaginez une copie ». D’emblée, l’injonction de la notion d’« imagination » dans ce contexte a ouvert une brèche dans laquelle les artistes se sont engouffrés avec enthousiasme. En d’autres termes, les créateurs empruntent, mais sans se réduire à être de simples copieurs. De fait, si les commissaires distinguent entre copies d’imitation et copies d’interprétation, c’est sans conteste cette seconde catégorie qui prédomine. On pourrait même se demander si le terme de « variations » ne conviendrait pas mieux pour qualifier les œuvres rassemblées, tant il devient difficile de les distinguer, par exemple, d’une suite comme celle réalisée par Picasso à partir des Femmes d’Alger de Delacroix. Remarquons qu’à Metz, on cultive une certaine continuité des idées. Toutes proportions gardées, un lien peut être établi entre le principe de la copie et celui de la répétition — thème de l’exposition précédente, qui avançait que « pour de nombreux artistes des XXe et XXIe siècles, la création naît de la répétition, par multiplication, accumulation, redoublement ou recommencement ». Quoi qu’il en soit, on peut regretter que le spectateur soit confronté aux seuls titres des œuvres d’origine — la peinture constituant la principale source d’inspiration des artistes — sans en voir les reproductions. Certes, certaines toiles – les chefs d’ouvres - appartiennent à l’imaginaire collectif — La Joconde, Le Radeau de la Méduse —, mais, dans la majorité des cas, il s’agit de tableaux moins connus du grand public. Ce n’est qu’en consultant le catalogue que l’on prend véritablement la mesure de l’écart, souvent considérable, entre l’œuvre-source et sa réinterprétation. Peut-on alors encore parler de copies, lorsqu’il s’agit plutôt d’évocations, de suggestions, d’« actualisations », à mille lieues de toute imitation servile ? L’œuvre d’Oriol Vilanova, Révolution, illustre avec justesse que même des copies obtenues par des procédés mécaniques — des reproductions — censées garantir une fidélité parfaite à l’original, peuvent induire en erreur. En réalité, les quatre-vingts cartes postales, ces faux jumeaux, représentant Madame Vigée Le Brun et sa fille de Louise-Élisabeth Vigée Le Brun, ne sont pas identiques. Une teinte plus ou moins soutenue, une prise de vue plus ou moins rapprochée, la présence ou l’absence d’un cadre : autant de détails qui révèlent qu’une copie, comme une traduction, est toujours une forme de trahison. Le principal mérite de l’exposition de Metz réside précisément dans l’inventivité de ces « trahisons ». Ainsi, Agnès Troublé, dite agnès b., revisite L’Homme au gant du Titien : à peine modifié, le personnage semble désormais appartenir à notre époque. Ailleurs, Dhewadi Hadjab, à partir du Marat assassiné de David, remplace le corps du martyr révolutionnaire par celui d’un ami transgenre, chargé d’un érotisme palpitant. Plus loin, deux artistes s’attaquent aux natures mortes de Chardin, chacun selon une approche très différente. Laura Owens affirme vouloir « capturer respectueusement » cette peinture, avec toutes les nuances de lumière. Objectif sans doute atteint, tant la copie se confond avec l’original. L’approche de Michaël Borremans, elle, est radicalement opposée : les objets disparaissent, ne subsiste qu’un vide saturé d’une lumière sourde qui, selon l’artiste, « fait ressortir les courants sous-jacents troublants des peintures originales » (catalogue). Tout au long du parcours, de nombreuses figures féminines se rencontrent — qu’il s’agisse de créatrices ou de personnages représentés. Celle qui enflamme sans conteste l’imaginaire est l’héroïne de La Liberté guidant le peuple : Marianne. Elle donne lieu à une relecture féministe par Agnès Thurnauer, qui recouvre la partie centrale du tableau d’un extrait de l’essai de Monique Wittig, Les Guérillères. Plus surprenante encore est la transformation de ce chef-d’œuvre par Bertrand Lavier, qui ne conserve que les armes dispersées dans la composition — un sabre, un pistolet, un fusil à baïonnette —, qu’il remplace par des objets réels, chinés chez des antiquaires. Dans cet assemblage, la violence inévitable de la révolution monte au premier plan. Impossible de cataloguer toutes les propositions artistiques présentées à Metz. Leur diversité atteste avec éclat qu’une œuvre marquante est toujours inscrite dans son temps — tout en lui échappant. Itzhak Goldberg