« À corps », MusVerre, Sars-Poteries, jusqu’au 4 janvier 2026 « Fêtes et célébrations flamandes », Palais des Beaux-Arts, Lille, jusqu’au 1er septembre « La Fabrique du temps », Musée de La Poste, Paris, jusqu’au 3 novembre, « Quel cirque ! » Musée de l’Image, Épinal, jusqu’au 4 janvier. Selon la formule consacrée du Guide Michelin, le bâtiment qui abrite le MusVerre vaut à lui seul le détour. Quelques cubes de béton composent ce qui pourrait bien être un oxymore architectural : un brutalisme élégant. À l’intérieur, la riche collection permanente présente de magnifiques œuvres en verre, échappant à la dimension décorative — voire kitsch — souvent associée à ce matériau. L’exposition temporaire, consacrée au corps, reste de taille modeste. Les commissaires, Eléonore Peretti et Laura Bouvard, ont choisi de mettre en scène « une géographie du corps » en explorant son intériorité et en dévoilant sa fugacité. Ce projet — trop ambitieux, peut-être — s’articule en plusieurs sections : le corps comme lieu de passage, du corps sublimé au corps émancipé, le corps métaphorique. Tout ici laisse entendre que l’homme, par ses gestes, ses traces, son inscription dans l’environnement quotidien, fait son retour. Mais c’est sans doute le corps féminin qui est au cœur de cette manifestation : l’œuvre quasi-abstraite d’Ann Wolff, Venus (1990-1995), en est une version stylisée ; Néréide (2024) de Juliette Leperlier, photo-sculpture, présente une image transparente et déformée, davantage suggestion que représentation tandis que Continuity, spirale colorée de Sandra De Clerck, symbolise une chaîne qui relie les femmes. Ailleurs, des organes épars, échappant à des figures déchirées et difformes, refusent tout respect à l’anatomie intime. Enfin, certains corps perdent leur matérialité pour s’inscrire dans un processus d’effacement (Glass Gellage, 2021, Michal Macků). En sortant, le visiteur ne peut s’empêcher de regretter l’absence de transports en commun desservant ce lieu. Il est grand temps que les autorités du département du Nord trouvent une solution à cet écueil.
Restons dans le Nord et arrêtons-nous à Lille, où se déploie, dans toute la ville, une vaste manifestation culturelle placée sous le signe de la fiesta. À tout seigneur, tout honneur : commençons par le Palais des Beaux-Arts qui, en collaboration avec les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique et le musée du Louvre, présente une exceptionnelle sélection de toiles consacrées aux fêtes flamandes — avec, entre autres, Brueghel l’Ancien, Rubens, Jordaens. Ces scènes de genre, développées aux XVIe et XVIIe siècles, racontent à la fois la vie quotidienne et ces moments d’exception qui rompent avec sa monotonie. Le parcours, structuré en quatre chapitres, s’ouvre de manière inattendue sur des scènes de bataille. La commissaire et directrice du musée, Juliette Singer, justifie ce choix par le souhait d’établir un parallèle entre le chaos de la guerre et les débordements festifs, qui, vus de loin, peuvent se confondre. Il est vrai que la fête tourne parfois à l’émeute… L’exposition explore ensuite trois types de fêtes. Les fêtes et cérémonies urbaines, d’abord, célèbrent l’arrivée d’une autorité en ville, accueillie par des arcs de triomphe et des spectacles. Plusieurs toiles de Rubens réalisées pour les arcs de triomphe dressés lors de l’entrée du Cardinal-Infant Ferdinand à Anvers, en 1635 — dont deux appartiennent au musée — sont présentées ici. À l’opposé, les kermesses, noces et fêtes villageoises donnent lieu à des scènes plus spontanées, mêlant buveries et allusions érotiques. Ces fêtes paysannes, situées dans la nature, deviennent parfois spectacle lorsqu’un personnage officiel y fait son apparition — comme dans Les Noces paysannes en présence des archiducs Albert et Isabelle de Brueghel l’Ancien. Quant aux fêtes de cour, elles se tiennent à l’intérieur, selon des codes précis. Mais avec l’immense toile de Jordaens, Le Roi boit, la scène échappe à tout contrôle et vire à l’orgie. Vive le baroque !
Si vous souhaitez prolonger la fête, direction la gare Saint-Sauveur, haut lieu culturel de Lille. L’exposition La fête intérieure y rassemble de nombreuses installations, plus ou moins immersives, dans l’esprit des discothèques des années 1970. Nostalgie, ringardise ou simple paresse créative ? Après la fête, place au voyage : arrêt au Tripostal, juste à côté de la gare Lille-Flandres. Ce lieu devenu institution artistique accueille actuellement Pom Pom Pidou, exposition des collections du Centre Pompidou (actuellement fermé pour travaux). Difficile de parler de véritable originalité, mais l’exposition a le mérite d’offrir au public non parisien l’accès à des œuvres majeures. Mention spéciale à une superbe Cabane de Daniel Buren, bien avant qu’il ne devienne le décorateur en chef des tramways et du Bon Marché…
De là, la transition vers le Musée de La Poste à Paris se fait presque naturellement — lui aussi situé près d’une gare, Montparnasse. Sa collection permanente est consacrée à l’histoire de la Poste : uniformes, timbres, photographies d’archives, objets emblématiques… Face aux difficultés de la poste à l’ère numérique, on peut craindre que le musée ne devienne un jour un écomusée. Pourtant, l’établissement demeure vivant grâce à ses expositions temporaires. La dernière en date, La Fabrique du temps, s’intéresse à la mesure du temps — un thème directement lié à l’histoire postale. Dès 1839, l’administration avait déjà sollicité le ministère de l’Intérieur pour synchroniser les horloges sur tout le territoire, afin de garantir la ponctualité du courrier. Le physicien Étienne Klein, co-commissaire de l’exposition, y apporte une réflexion scientifique sur le temps. Mais c’est surtout la liberté des artistes invités qui séduit : tout en explorant la thématique, ils savent s’en écarter avec humour et ironie. Ainsi, Perfect Present (2013) de Patricia Reed — une horloge aux innombrables aiguilles — offre une vision chaotique du temps. À l’inverse, Nature mort – Horloge (2024) de Laurent Pernaud fige le temps en emprisonnant les aiguilles dans la glace. Cerise sur le gâteau : les personnages de Philippe Geluck, et leurs aphorismes absurdes, tel celui-ci : « Mon Dieu, que constate-je ? Ma montre retarde pile de 12 heures. » Comme quoi, il ne faut pas toujours voir midi à sa porte.
Last but not least, le musée de l’Image à Épinal propose une sélection d’affiches illustrant l’univers magique du cirque. On y retrouve tous ces personnages qui ont bercé notre enfance : acrobates et jongleurs, magiciens et contorsionnistes, dresseurs d’animaux, voltigeurs, trapézistes et clowns. Ce musée, consacré aux images populaires, entre en parfaite résonance avec les représentations de ce divertissement — moins élitiste que le théâtre — partagé par toutes les classes sociales. Des panneaux pédagogiques, clairs et précis, permettent au visiteur de suivre l’évolution du cirque, dont la version moderne émerge en Angleterre dans la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle. On est touché par certaines images, parfois naïves — comme le magnifique Clown de Camille Burckardt, réalisé entre 1906 et 1918 — ou captivé par d’autres, plus sophistiquées, à l’instar des compositions d’un dynamisme extraordinaire signées Jules Chéret. Sujet mineur, le cirque ? Pas vraiment. Rappelons aux visiteurs que dès la fin du XIXᵉ siècle, le cirque devient pour les artistes un véritable laboratoire ludique, un terrain fertile d’expérimentations plastiques. Il constitue un monde clos, un microcosme régi par ses propres lois. Le chapiteau, cette structure singulière qui abrite le spectacle, n’est pas une simple architecture, mais un univers à part entière, où espace et temps obéissent à une logique spécifique. Dans cet espace à part, les personnages évoluent librement ; les corps se modèlent au gré de la fantaisie ; les éléments se mêlent sans hiérarchie. Héritier du théâtre populaire et de la commedia dell’arte, muet par essence, le cirque privilégie le langage du corps. À mi-chemin entre le music-hall et le carnaval, il déploie une large palette de mouvements, de postures et de figures hors du commun — sans oublier les animaux, dressés comme des êtres humains. À la différence du théâtre, où le récit demeure central, le cirque s’autorise l’éclatement, le croisement des genres. C’est ainsi qu’Alfred Jarry peut déclarer : « Une dernière au Nouveau Cirque réalise autant la beauté qu’une première à la Comédie-Française. » Et les futuristes, pour qui le dynamisme pictural relève de la foi, d’enchaîner : « Nous avons quelques précurseurs, et ce sont les gymnastes, les équilibristes et les clowns qui réalisent, dans les développements, les repos et les cadences de leurs musculations, cette perfection étincelante d’engrenages précis et cette splendeur géométrique que nous voulons atteindre. » Pour l’avant-garde, le cirque est à la fois source d’inspiration formelle et emblème de l’esprit nouveau. On le sait : longtemps, l’artiste de cirque — nomade, installé aux marges de la ville — a été perçu comme un être déclassé, rejeté par la société. Pour lui, le titre de la célèbre étude de Jean Starobinski, Portrait de l’artiste en saltimbanque (1970), relève presque de la tautologie. C’est au cirque que s’invente une esthétique de l’excès : « excès des corps dénudés ou disloqués, surchargés de paillettes et de strass ; excès des odeurs — celles des chevaux, des éléphants, des fauves ; excès de la grimace, du maquillage, de la farce recherchée par les clowns ; excès enfin dans le risque, qui pousse l’acrobate à des pirouettes vertigineuses entre deux balancements de trapèze » (Zeev Gourarier). Le cirque, cette œuvre d’art totale où les frontières entre l’art et la vie se brouillent.
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